Yangu Kiakwama

 Inline image 2Yangu Kiakwama : "Nous sommes des passeurs, des accoucheurs de démocratie"

INTERVIEW. Actuellement en exil, le porte-parole du mouvement citoyen Filimbi d'opposition à un 3e mandat du président Joseph Kabila frappe du poing sur la table.
PROPOS RECUEILLIS À BRUXELLES PAR 

C'est en marge du Forum de Gorée (Sénégal), coorganisé du 12 au 15 décembre dernier par la fondation allemande Konrad Adenauer, qu'a été constitué le Front citoyen pour la démocratie et l'alternance en 2016, communément appelé Front citoyen 2016. Ce front se bat pour l'alternance et la tenue notamment de l'élection présidentielle congolaise dans les délais constitutionnels. Il s'agit de faire échec aux tentatives du camp présidentiel de maintenir le chef de l'État, Joseph Kabila, à la tête du pays, après l'expiration de son deuxième et dernier mandat en décembre 2016. Le Front rassemble divers acteurs de la société civile, dont La Voix des sans-voix, l'Asadho et la Linelit, des mouvements citoyens tels que Filimbi et Lucha, des personnalités comme l'analyste politique Jean-Jacques Wondo, des opposants tels que Moïse Katumbi et divers partis politiques, dont L'Union pour la nation congolaise (UNC) de Vital Kamerhe, L'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) d'Étienne Tshisekedi, L'Engagement pour la citoyenneté et le développement de Martin Fayulu et La Convention des démocrates chrétiens (CDC) de Gilbert Kiakwama. Le 19 décembre 2015, deux conférences de presse se sont tenues simultanément à Bruxelles (Belgique) et à Kinshasa (RD Congo), à l'initiative du Front citoyen, pour lancer le Front et présenter les grandes lignes de l'accord signé à Gorée par ses acteurs. Présidée par le mouvement citoyen Filimbi et divers acteurs de la société civile congolaise, la conférence de presse qui a eu lieu à Bruxelles a enregistré notamment la présence de Félix Tshisekedi de l'UDPS, de Vital Kamerhe et de Samy Badibanga (député, président du groupe parlementaire UDPS et alliés). À cette occasion, Yangu Kiakwama kia Kiziki, porte-parole du mouvement citoyen Filimbi (qui signifie coup de sifflet en langue swahili), s'est confié au Point Afrique.

Le Point Afrique : Pouvez-vous nous présenter le Front citoyen 2016 ?

Yangu Kiakwama : La situation politique de la RD Congo est préoccupante. Face à l'importance des enjeux démocratiques, il était important de constituer un front pour agir ensemble et être à la hauteur des défis. Le Front citoyen 2016 est une initiative citoyenne qui a commencé il y a plusieurs semaines, bien avant le Forum de Gorée. Il est le résultat d'un long travail de discussion entre tous les acteurs de la société congolaise dans leur diversité, aussi bien ceux des forces sociales que des formations politiques. Il s'est matérialisé en marge du Forum de Gorée, du fait de la présence de nombreux acteurs congolais à cette rencontre.

Pourquoi avoir choisi la date du 19 décembre pour organiser ces deux conférences de presse ? Et pourquoi Bruxelles ?

Il était important d'envoyer un message à nos compatriotes en RDC et à la diaspora, ainsi qu'à tous les amis du Congo et à ceux qui s'intéressent à la situation de notre pays. Le 19 décembre est une date symbolique. C'est le 19 décembre 2005 qu'a été adoptée par référendum, avec 85 % des suffrages exprimés, la Constitution congolaise. Dans un an, le 19 décembre 2016, prendra fin le mandat du président de la République qui a été investi le 19 décembre 2011. À cette date, il faudra qu'il y ait alternance et que le président Joseph Kabila cède le pouvoir à son successeur, quel qu'il soit.

S'agissant du Front citoyen, vous parlez d'un moment historique, et même d'un 3e moment historique ? Que voulez-vous dire ?

La RD Congo est une nation et un État en constitution. Les Congolais progressent sur deux plans : en tant que conscience d'être une nation et une communauté de destin et dans l'obtention et l'exercice de leurs droits. Le premier moment historique fort est 1960, quand nous accédons à la souveraineté d'État. L'indépendance est une victoire des Congolais. C'est un processus qui a commencé en janvier 1959 et s'est matérialisé lorsque tous les protagonistes réunis à la table ronde de Bruxelles en février 1960 ont exigé la libération de Patrice Lumumba qui était emprisonné. C'est le premier moment de sursaut national. Le deuxième moment historique est la constitution de la RD Congo en tant que démocratie. Il se situe en février 1991, quand, à l'initiative de l'Église, tous les Congolais se sont levés pour exiger la reprise de la Conférence nationale souveraine qui va permettre à notre pays de s'engager dans la voie de la démocratie. Aujourd'hui, c'est le troisième moment historique, qui vise à ce que tous les Congolais deviennent des acteurs de la démocratie. En d'autres termes qu'ils deviennent pleinement citoyens.

Ce troisième moment d'union nationale, incarné par l'accord de Gorée signé par les acteurs du Front citoyen 2016, semble davantage impulsé par la société civile que par les politiques ? Est-ce le cas ?

C'est l'une des originalités de ce troisième moment, en effet. Le Front citoyen est une initiative qui n'a pas été portée par les partis politiques, mais par les mouvements citoyens comme Lucha, Filimbi et des organisations de la société civile. Ensemble, ces derniers ont proposé aux partis politiques la création d'un front citoyen. Les partis politiques ont accepté, contribuant ainsi, au même titre que la société civile, à la constitution de ce front.

Quelles sont les grandes lignes de l'accord de Gorée ?

Dans cet accord, nous mutualisons nos ressources, nos moyens, nos intelligences, nos stratégies pour coordonner nos actions en vue d'atteindre deux objectifs principaux : l'organisation d'élections libres, démocratiques et transparentes dans les délais constitutionnels, c'est-à-dire avant la fin 2016, et l'obtention de l'alternance à la tête de l'État (application de l'article 220 de la Constitution qui interdit au président de la République de faire plus de deux mandats).

Pour les élections, quels sont les objectifs que vous vous êtes fixés ?

Le report des élections, qui sous-entend la prolongation indue du mandat présidentiel, est de plus en plus mis en avant. Notre position sur ce point est claire : il faut mettre en œuvre un calendrier électoral et organiser dans les délais prévus deux scrutins qui sont constitutionnellement obligatoires : la présidentielle et les élections législatives nationales et provinciales. Sur cette base, nous demandons deux choses : la publication au 30 janvier 2016 au plus tard d'un nouveau calendrier électoral consensuel et réaliste, concentré sur ces deux scrutins, et, au plus tard le 10 février 2016, le démarrage des premières opérations électorales (enregistrement des électeurs).

La question d'un candidat commun de l'opposition n'est-elle donc pas dans votre agenda ?

Nous sommes un front citoyen. Les citoyens veulent que la démocratie puisse s'ancrer et avancer. Cela passe par les élections. Nous voulons exercer notre droit de choisir. Le choix ou non d'un candidat unique est l'affaire des politiques. C'est un autre débat qui n'est pas le nôtre.

Comment les relations entre les acteurs de la société civile et les partis politiques au sein du Front citoyen s'articulent-elles ?

Dans le contexte congolais d'aujourd'hui, il n'est plus possible d'exercer ses droits de citoyen comme le droit d'expression, d'opinion, de militer, etc. Pour preuve, certains d'entre nous sont en exil et, en RD Congo, deux de nos compagnons sont encore en prison. Nous avons donc dit aux politiques qu'avant de prétendre à un mandat quelconque il fallait que les Congolais puissent se réunir pour les entendre et savoir ce qu'ils proposent. Et donc rétablir un terrain de jeu praticable par tous. Restaurer l'espace démocratique et faire revivre l'État de droit, c'est à ce niveau que se situe notre point d'accord avec les politiques.

Comment mesurez-vous l'impact de vos propositions sur la population congolaise ?

Nous inversons la question. Nous n'existons que parce que les Congolais se sentent concernés. Des mouvements citoyens comme Lucha et Filimbi ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Nous savons que la population congolaise est prête et motivée. Elle veut davantage de démocratie et que les règles soient respectées. Cela se vérifiera dans les semaines et les mois à venir.

Il restait à relier et à fédérer ces consciences ?

Oui. Notre visibilité permet aux nombreux Congolais éparpillés dans notre grand pays d'identifier le point où ils peuvent se réunir et se connecter pour mutualiser leurs ressources et définir les actions à mettre en oeuvre. Nous ne servons qu'à cela. Nous sommes des passeurs, des accoucheurs de démocratie.

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Yangu Kiakwama et Franck Otete,  deux des leaders de Filimbi
RDC-Filimbi : "Le pouvoir de Kinshasa a peur de nous car on est insaisissable"

Traqué sans relâche par le régime en RDC, le mouvement citoyen congolais Filimbi fait actuellement trembler le pouvoir de Kinshasa. Les arrestations, en mars 2015, d’une trentaine de personnes lors du lancement officiel du collectif, né il y a trois ans, est encore dans les esprits. Son objectif : fédérer toutes les énergies positives et les bonnes volontés pour que la République démocratique du Congo sorte du bourbier dans lequel il se trouve et devienne enfin une nation prospère. Franck Otete, médecin, 40 ans, et Yangu Kiakwama, entrepreneur en agro-alimentaire, 39 ans, parmi les membres fondateurs de Filimbi, reviennent pour Afrik.com sur la genèse du mouvement. Rencontre.
Exilés en Belgique, depuis le 12 avril, pour fuir la répression, quand Franck Otete, chargé de la communication & stratégie du mouvement Filimbi (sifflet en swahili), et Yangu Kiakwama, porte-parole du mouvement, parlent de leur vision pour un changement dans leur pays, leurs yeux brillent. Le ton monte aussi très vite. Des conversations passionnées, teintées souvent d’humour à la congolaise et de grands éclats de rire. Les deux gaillards très complices, à qui il suffit d’un regard, d’une phrase, pour se comprendre, croient en un futur Congo prospère grâce à des citoyens impliqués et conscients de l’importance de leur rôle pour faire bouger les lignes. Pour cela, Filimbi vise trois objectifs : amener la population à comprendre ses droits, ensuite comprendre le fonctionnement du gouvernement et enfin comprendre leur capacité à influencer les institutions. Leur mouvement citoyen est un collectif, qui regroupe plusieurs associations de jeunes, dont la Lucha, mais également des activistes, artistes, entrepreneurs, cadres, etc. qui en partagent la vision. Filimbi est né de rencontres, d’échanges, entre des personnes de tous les horizons, C’est également dans ce cadre que Franck et Yangu se sont rencontrés, avec d’autres du collectif, tels que le coordinateur, Floribert Anzuluni, absent de la rencontre mais lui aussi exilé en Belgique. Après avoir fait le voyage de Bruxelles, ils ont tenu à dévoiler à Afrik, plus en détail, l’ADN de Filimbi, qui a des ambitions que selon, eux, le pouvoir de Kinshasa ne saisit pas. Interview.

Afrik.com : En mars 2015, votre conférence, en compagnie des mouvements citoyens Yen a marre et le Balai citoyen, a été violemment interrompue par les forces de l’ordre congolaises, qui ont arrêté une trentaine de personnes. Que s’est-il réellement passé ce jour-là ?

Yangu Kiakwama : Ce jour-là, une trentaine de soldats de la police militaire et une quinzaine de membres en civil des services de renseignements, ont débarqué à notre conférence de presse de lancement officiel. Munis de kalachnikov, ilsont commencé à arrêterles participants en demandant où se trouvaient les étrangers. Ils n’ont pas eu de mal à repérer nos amis de Yen a marre, Fadel Barro, Aliou Sané, Mallal, et Oscibi du Balai citoyen. Approximativement une trentaine voire une quarantaine de personnes ont été embarquées.

« Puisque le Président du Sénégal a passé un coup de fil à Kinshasa, ils ont dû lâcher du lest. Trois jours après, les frères sénégalais et burkinabè ont été libérés et les Congolais ont eux été libérés au compte-gouttes »

C’était à la fois brutal et désordonné. Nous qui étions parmi les organisateurs, les seuls vêtus de tee-shirts Filimbi, n’avons pas été arrêtés. Certains membres de la presse internationale et nationale ont également été arrêtés. Au début, ils les ont intimidés, Mais comme l’affaire a vite pris de l’ampleur et a été très médiatisée, ils ont dû lâcher du lest. Trois jours après, les frères sénégalais et burkinabè ont été libérés. Pour les Congolais cela s’est fait au compte-gouttes. Mais il y en a deux, Fred Bauma et Yves Makwambala, qui sont toujours en prison. C’est inacceptable. Tous, nous sommes accusés, entre autres, de : organisation terroriste, atteinte à la sûreté de l’Etat, atteinte à la vie du Chef de l’Etat, …

Mais vous attendiez-vous à une arrestation aussi musclée ?

Yangu Kiakwama : Nous nous attendions à une tentative d’intimidation suite au lancement du mouvement mais jamais à ce qu’ils interviennent de la sorte. On n’imaginait pas une telle brutalité d’état. Ils sont intervenus kalachnikov au poing. D’ailleurs Filimbi aurait pu être balayé sous la violence du coup. C’est le fait que notre organisation soit très solide, après l’avoir ficelée pendant des années, en silence, qui a valu sa survie.

Comment définissez-vous le mouvement Filimbi précisément ?

Franck Otete : Notre vision est que le Congo nous appartient à tous. Il faut donc donner l’occasion à chaque Congolais de contribuer à l’amélioration des conditions de vie au Congo. Nous sommes conscients que le Congo est composé en majorité de jeunes, qui constituent près de 60% de la population. Il faut par conséquent que la population comprenne quels sont ses droits, les mécanismes de l’appareil électoral, et qu’elle soit capable d’influencer les institutions et de garder un œil sur la politique générale du pays afin de voir si les engagements des politiques sont respectés. Nous voulons, à travers ce mouvement, que la population soit consciente qu’elle a la possibilité de prendre les choses en main et de permettre le changement dans le pays. Nous voulons que les jeunes aient la possibilité d’inscrire leurs idées, qu’ils soient acteurs du développement. Pour nous, quelles que soient les couches de la population : entrepreneur, intellectuel, artiste…, tout le monde, par sa propre initiative, est capable de contribuer au changement du pays.

Vous ne vous inscrivez-donc pas dans un mouvement de violence comme l’affirme le pouvoir ?

Franck Otete : Filimbi ne s’inscrit pas dans un cadre de violence. Mais il faut savoir que le potentiel de violence est là… Nous voulons, nous, transformer cette violence potentielle en action positive, toujours dans le respect de la constitution et des lois.

Que voulez-vous dire par-là ?

Yangu Kiakwama : Aujourd’hui, les jeunes en ont marre. Il y a vraiment un vrai mouvement de ras-le-bol ! Beaucoup de gens pensent que les jeunes Congolais sont passifs, qu’ils ne comprennent pas ce qui se passe dans leur pays. Mais les jeunes ont compris. Ils ne veulent plus que les autorités abusent de leur position pour mater le peuple. Ils réclament qu’il y ait un changement dans le pays, une amélioration de leur situation, que les gens soient bien scolarisés, qu’ils trouvent de vrais emplois, que les politiques soient capables de prédéterminer leur avenir.

« Nous n’avons pas créée ce mouvement en opposition à la société civile, à laquelle nous appartenons, ou aux partis politiques de l’opposition. Nous avons plutôt créé un cadre qui correspond le mieux aux aspirations de la jeunesse que les structures existantes ne parviennent plus à canaliser pour diverses raisons. »

Aujourd’hui, les gens en sont arrivés à un niveau très élevé de réflexion. Ils n’ont pas de parties prenantes classiques qui font le contrepoids face au pouvoir. Nous n’avons pas créée ce mouvement en opposition à la société civile, à laquelle nous appartenons, ou aux partis politiques de l’opposition. Nous avons plutôt créé un cadre qui correspond le mieux aux aspirations de la jeunesse que les structures existantes ne parviennent plus à canaliser pour diverses raisons. Comme il n’y a pas de cadre pour canaliser toute cette énergie, nous apportons ce cadre aux jeunes pour qu’ils puissent s’exprimer de façon démocratique et civique. Nous rappelons également que les responsables politiques sont les employés des citoyens. Nous citoyens sommes leurs patrons, on doit par conséquent être en mesure de leur demander de rendre des comptes.

Selon vous, actuellement, quelles sont les priorités en RDC face à une population excédée par les mauvaises conditions de vie ?

Yangu Kiakwama : Il faut une profonde réforme du système d’éducation car les gens qui ont été instruits représentent moins de la moitié de la population congolaise. Il y a un nombre important de jeunes qui sortent du système scolaire en primaire ou au secondaire sans avoir acquis de compétences réelles. Franck, qui est médecin, parle souvent de la catastrophe du système de santé dans le pays. La nutrition constitue un véritable problème car un enfant mal nourri entre zéro et cinq ans cela cause problème pour son développement. Il faut que les problèmes de gouvernance cessent et qu’à un moment donné qu’il y ait des personnes qui décident de mener des réformes, qu’ils aient une vision, un plan de prévision, qu’ils nous disent "voilà comment on va procéder" pour régler tel ou tel problème, qu’on sorte de l’impunité. Que les responsables fassent leur travail, s’ils ne le font pas, qu’ils soient sanctionnés ! On doit sortir du népotisme : le fils d’un tel, le neveu d’untel, ça ne prend plus. En mettant l’accent sur le respect des règles, des lois et des normes, le respect des droits des citoyens, on en arrive inévitablement au sujet polémique du troisième mandat.

Quelle est votre position sur cette question ?

Franck Otete : Nous défendons le strict respect de la Constitution et de toutes les lois de la République par tous les citoyens, par conséquent nous sommes fermement opposés à toute tentative de prolongation du mandat du Président actuel. Nous estimons qu’une alternance apaisée dans le strict respect de la Constitution permettra de poser les bases d’un Etat de droits et en définitive du développement de notre pays. Néanmoins, nous pensons également qu’au-delà de ça c’est le système tout entier qui doit être réformé.

Vous affirmez que la question du troisième mandat ou pas de Kabila n’est pas votre priorité, mais c’est quand même une question centrale que vous ne pouvez pas éclipser ?

Yangu Kiakwama : Nous ne l’éclipsons pas, mais ce que nous disons c’est que personne n’est au-dessus des lois, autant Kabila que tous les autres citoyens congolais. Les lois doivent être respectées par tous, sans exception ! Ce que nous voulons, c’est que ce système change et pour cela, il faut qu’on réflechisse à ce qu’on doit faire et comment on va le faire. Aujourd’hui, par exemple au Congo, on n’est pas capable de confectionner des chaises de qualité en bois alors qu’on est un pays forestier. Il y a donc un véritable problème.

Vous parlez beaucoup des différentes idées que défend Filimbi, quelles sont les actions concrètes que vous menez sur le terrain ?

Yangu Kiakwama : Nous allons voir les gens sur le terrain, de quartier en quartier, pour les conscientiser, leur expliquer par exemple les causes de leurs problèmes quotidiens, parce que parfois, on vit un problème mais on ne fait pas de lien avec la cause. Par exemple, à Kinshasa quand un enfant tombe malade, on parle souvent de sorcellerie alors que c’est souvent un problème d’assainissement accentué par le fait qu’il y a beaucoup de moustiques. Ça peut aussi être lié aux maladies comme la malaria. Sensibilisation, formation et encadrement de la jeunesse majoritaire afin qu’elle puisse véritablement jouer son rôle, voilà notre travail au quotidien.

« On ne prétend pas tout faire, ou avoir toutes les solutions. Mais on veut rassembler toutes les bonnes volontés et ceux qui veulent travailler pour que le développement ait lieu »

Yangu Kiakwama : On n’hésite pas aussi à mettre la main à la pâte, comme organiser des travaux d’assainissement, comme creuser des caniveaux, en impliquant les habitants. L’idée, c’est que chacun fasse sa part sur dix mètres de caniveau. Ces actions ont pour objectif de commencer à impliquer la jeunesse, l’objectif ultime étant de pouvoir influencer les décideurs afin qu’ils prennent des décisions qui permettront de résoudre les véritables problèmes des citoyens Et une fois qu’on a concrétisé ce type d’action, on est mieux outillé et en mesure donc de faire pression sur les responsables pour qu’ils fassent leur travail. Alors bien sûr, on ne prétend pas tout faire, ou avoir toutes les solutions. Mais on veut rassembler toutes les bonnes volontés et ceux qui veulent travailler pour que le développement ait lieu.

Le pouvoir vous considère toujours comme une organisation terroriste, dangereuse pour le pays et la jeunesse. Pourquoi lui faîtes-vous tant peur ?

Franck Otete : (Il sourit avant de répondre). Par ce que nous ne faisons pas partie du système et ils n’ont donc pas de contrôle sur nous. L’opposition et la société civile sont paralysées depuis des années, au Congo. Plus personne ne peut émerger normalement. Les gens deviennent opportunistes, et cherchent à se positionner ou à obtenir une survie. Ce qui fait que le gouvernement a la clé pour anticiper leur comportement. Il sait comment les orienter et les avoir dans son guet-apens. Le gouvernement joue au marionnettiste. La société civile et l’opposition deviennent comme leur marionnette et ils tirent les ficelles. Mais notre mouvement est comme une marionnette pour laquelle ils ont perdu les ficelles, car il y en a tellement de part et d’autre. Ils ne peuvent donc pas piloter ces marionnettes, car il y en a tellement. Ce sont en fait des marionnettes 2.0 ce qui fait qu’elles sont difficiles à saisir (rires). En fait, on a mis tellement de ficelles qu’ils ne savent pas laquelle prendre pour commander. Nous ne sommes pas en opposition aux autres groupes, nous les complétons.

Vous avez pensé à l’organisation du mouvement également par stratégie pour échapper au pouvoir. Concrètement, comment se présente-t-il ?

Yangu Kiakwama : Le collectif fonctionne de manière décentralisée à travers les différentes cellules qu’il développe. La principale mission de la coordination est de s’assurer que les actions entreprises par les différentes cellules au nom du collectif respectent sa Vision et ses objectifs. Par ailleurs la coordination apporte un support dans la conception, le suivi et l’exécution des projets, ainsi que dans la mobilisation des ressources. Il y a de nombreux mouvements citoyens qui prennent de l’ampleur en Afrique.

Qu’est-ce qui fait votre originalité ?

Franck Otete : Notre originalité est d’être en dehors du système et donc de bénéficier d’une certaine indépendance d’action. C’est ce qui fait l‘originalité du groupe. Ceux qui adhèrent à notre mouvement sont conscients que leur vie est en jeu. Nous avons des parcours tellement divers, directeurs d’entreprise, entrepreneurs indépendants, étudiants, journalistes,… Ce qui nous réunit, nous motive, c’est que nous nous engageons concrètement pour avoir, tous, une vie meilleure

Vous êtes financés par qui ?

Yangu Kiakwama : Dépendamment des projets, nous sollicitons des financements auprès des bailleurs de fonds disponibles dans le strict respect de la loi.

Quels sont vos rapports avec l’opposition congolaise, travaillez-vous en étroite collaboration avec elle ?

Yangu Kiakwama : Aussi bien des membres des ONG, du monde de l’entreprise, des habitants des quartiers, des membres de l’opposition comme de la majorité.

« Kinshasa c’est douze millions d’habitants, s’il y a une explosion de colère, ce serait une catastrophe, donc il faut qu’on évite cela. Filimbi sert aussi à ça »

Face à toutes ces frustrations sociales et au ras-le bol général de la situation du pays,ne craignez-vous pas un bain de sang ?

Franck Otete : Nous le craignons et les événements de janvier dernier font clairement apparaître ce risque. Aujourd’hui, on a besoin de canaliser cette énergie pour éviter cela en favorisant des actions non violentes dans le strict respect de la Constitution et des lois, c’est cela aussi notre objectif que les autorités n’ont vraisemblablement pas compris. Néanmoins, l’alternance dans le strict respect de la Constitution n’est pas négociable. La RDC n’a pas besoin de quelqu’un qui veut rester au pouvoir uniquement pour satisfaire son égo ou passer en force pour obtenir un troisième mandat. On ne va pas prendre le risque d’attiser un tel brasier au Congo juste pour un mégalomane ! C’est quelque chose qui ne doit même pas se passer, il n’y a pas de débat là-dessus. Rappelons que Kinshasa c’est douze millions d’habitants, s’il y a une explosion de colère, ce serait une catastrophe, qu’il faut éviter. Filimbi sert aussi à ça. Plutôt que de nous réprimer, le pouvoir devrait nous remercier car on transforme les crispations en énergie positive.

Quel impact réel a Filimbi auprès de la population ?

Yangu Kiakwama : La jeunesse congolaise semble de plus en plus se reconnaître dans le collectif et cela est encourageant. Filimbi progresse bien aujourd’hui. On peut dire que plusieurs centaines de personnes adhèrent à nos idées aussi bien en ville que dans les campagnes. Partout où un smartphone permet d’accéder à Facebook et internet, c’est possible. Le sujet n’est pas de dire qu’on a cinq mille adhérents ou autre, il nous suffit juste de cent personnes pour couvrir tout le pays et on peut effectuer des échanges. Après, on ne possède pas les gens, ce qui importe pour nous c’est que l’idée de Filimbi prospère, se diffuse, ce qui permettra de meilleures élections et des citoyens plus avertis.

Comment avez-vous vécu la répression de la manifestation de janvier contre un troisième mandat de Kabila. Les ONG parlent de 40 morts. Savez-vous où en est l’enquête ?

Yangu Kiakwama : Concernant les morts de janvier, l’enquête n’avance toujours pas. Il y a actuellement une répression de plus en plus forte au Congo. Plus nous approchons du délai constitutionnel pour la fin du mandat du Président, plus la répression s’accentue. Tous ceux qui dénoncent ce qui s’y passe sont arrêtés. Des gens meurent ou disparaissent jour après jour. Certaines personnes arrêtées, de passage en prison, nous disent avoir croisé des personnes détenues depuis cinq ans ! C’est pour cela que nous appelons les citoyens à travailler ensemble pour changer les choses.

Quelle est la position de Filimbi sur la question du conflit de l’est de la RDC, qui dure depuis une vingtaine d’années ?

Franck Otete : Le fait que les responsables ne rendent pas de comptes doit cesser. Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, Kabila a promis la stabilisation de cette région, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Notre position sur cette question est la même que celle du docteur Mukwege, réparateur des femmes violées, qui estime qu’aussi longtemps qu’on n’aura pas exposé les causes, on ne peut pas sortir de ce conflit. Il faut agir sur les causes profondes qui sont directement liées à l’inexistence d’un Etat digne de ce nom (armée, services de sécurité, administration, etc.).

« Une population a le droit de vivre dans la paix. Les autorités en place sont des employés de la population. Il faut faire en sorte que les responsables soient capables de rendre des comptes »

Franck Otete : C’est très grave les problèmes que causent les viols que subissent ces femmes. Elles sont affaiblies, psychologiquement certes, mais physiquement aussi. Une population a le droit de vivre dans la paix. Les autorités en place sont des employés de la population. Il faut faire en sorte que les gens responsables soient capables de rendre des comptes.

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Qui sont les principaux responsables de ce conflit, selon-vous ? La communauté internationale, elle-même, ne doit-elle pas être pointée du doigt pour son silence alors qu’elle sait parfaitement ce qui se trame dans l’est du pays ?

Yangu Kiakwama : La cause principale est pour nous, c’est l’inexistence de l’Etat, du fait d’un leadership faible. Nous les Congolais sommes les premiers responsables. L’attitude de tous les autres acteurs découle de celle de l’état congolais. Si les responsables politiques faisaient leur travail en responsables, si la gouvernance était meilleure, la situation serait meilleure. Mais les politiques ont abandonné cette région., Je donne toujours en comparaison l’exemple d’une famille où il n’y a que des belles filles. Si les parents n’ont aucune exigence envers leurs enfants, si n’importe quel garçon du quartier peut entrer et sortir comme il veut dans la parcelle, il ne faut pas s’étonner qu’une des filles tombe enceinte… Chacun doit assumer sa part de responsabilité ! Les garçons du quartier sont certes des voyous, mais qu’avez-vous fait pour les empêcher d’agir. Il y a aussi la responsabilité des pays voisins qui, pour des intérêts politiques hégémoniques, ne respectent pas les principes élémentaires de bon voisinage.. Au final, on doit se tourner vers ce père et cette mère pour leur demander ce qu’ils ont fait pour empêcher les voyous du quartier d’agir. Même si la MONUSCO a des responsabilités, on ne va pas tout imputer à la MONUSCO. Le problème, c’est la gouvernance. Il y a eu trois propositions de réforme des services de sécurité dans notre pays, à ce jour aucune n’a abouti. L’Etat se trouve toujours incapable de réduire la violence qui sévit à l’Est du pays. Par contre, envoyer des soldats, arrêter des gens dans des conférences, ça ils savent faire !

SOURCES: 


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