Sam’K Le Jah

«Je n’étais pas sûr de fêter mes 44 ans le 26 septembre 2015 »

Publié par SAIDICUS LEBERGER  – Catégories :  #INTERVIEW

Sam’K Le Jah
Sam’K Le Jah

Nous sommes entrain de commémorer l’anniversaire du putsch du 16 septembre 2015. Comment vous avez vécu ce triste évènement en tant que l’un des acteurs privilégiés de la lutte ?

C’est un évènement très difficile. Il y a eu la phase de l’insurrection, on essayait de remettre de nos esprits par rapport à ce qui s’est passé. Mais j’avoue que le coup d’Etat a été très difficile.

Très difficile dans la mesure où, tu n’es pas le seul impliqué quand le RSP sort pour rechercher les gens pour les liquider.

Si c’est toi Sam’K Le Jah qu’ils recherchent, on peut encore accepter. Mais quand c’est ta famille qui est visée par les menaces et autres, c’est insupportable.

Ma maman en souffre aujourd’hui parce qu’elle me suit depuis des années. Elle a tout fait afin que j’arrête ce que je fais mais ça n’a pas marché. Quand il y a eu le coup d’Etat, elle était obligée de dormir à gauche et à droite car elle ne pouvait plus arriver à la maison.

Les voisins qui ont été super cool. Nous avons vidé tout ce qui était à la maison pour mettre chez les voisins. La «vieille » a dormi chez les voisins ensuite chez les amis.

Ça n’a pas été simple et cela a été un choc pour elle car elle n’est pas préparée à ce genre d’éventualité. Nous aussi on se démerdait de gauche à droite sur le terrain et ce sont des choses auxquelles on s’attend plus ou moins. Concernant les moments pénibles du 16 septembre 2015, je préparais une tournée qui se dénommait «La caravane de reggae contre les violences électorales» voilà même l’affiche qui est là (Ndlr : il nous présente à distance la gigantesque affiche accrochée dans la salle du ONE LOVE CAFE).

J’étais dans les préparatifs et je revenais même de chez l’imprimeur pour récupérer les affiches.

Je me préparais dans l’après-midi à aller à la rencontre de madame le sous-préfet de Saponé. Je me suis habillé et tous les autres sont arrivés pour prendre le chemin.

C’est en ce moment que je reçois un SMS me disant que le RSP a encore pris les ministres, le Chef du gouvernement et le président du Faso en otage. Je me suis dit «Franchement ça suffit quoi ! ».

Ceux qui étaient avec moi ce jour-là ont vu l’état dans lequel j’étais !

J’avais tellement de rage en moi, à telle enseigne que, je larmoyais. Nous sommes à quelques mois des élections, il faut permettre aux gens d’avancer.

On ne va pas passer tout notre temps à lutter et lutter ! Passons à autre chose ! Donc, à l’instant, j’ai appelé Me Kam.

Il m’a dit qu’il venait de recevoir le message idem pour Smockey.

Séance tenante, on s’est demandé ce qu’on doit faire. On s’est donné rendez-vous tout de suite à la maison du Peuple pour asseoir une conduite à tenir.

Nous avons tenu une réunion rapidement sous les arbres en appelant tous les éléments du Balai Citoyen, qui nous ont rejoints.

Nous sommes restés pendant 2h de temps à cogiter dans la cour de la maison du Peuple puis après, nous avons décidé de descendre à la Place de la Révolution.

C’est là-bas qu’on a commencé à appeler les autres mouvements afin qu’on se retrouve avant la tombée de la nuit pour une action à accomplir. Pendant ce temps, la population n’était encore au courant de rien. Quand plus tard deux ou trois radios ont reçu l’information, nous avons commencé à passer les messages pour annoncer qu’on doit marcher sur la Présidence pour libérer le gouvernement. Pendant qu’on s’organisait, on nous informe qu’Oscibi Johann venait d’être agressé.

C’est en ce moment que j’ai interpellé l’équipe leur affirmant que ce scénario me rappelle le 15 octobre 1987.

J’étais jeune, c’est vrai mais je revois le même scénario. Jeudi à 16h, c’est pratiquement comme cela que les choses se sont passées. Donc si la nuit s’écoule sans que l’on agisse, c’est exactement un coup d’Etat que nous allons vivre.

Certains ne m’ont pas cru, mais j’étais convaincu. On était encore à la place de la Révolution, comme les gens étaient encore dans les discours…qu’est-ce qu’on fait ? Où allons-nous ? Etc.

Il fallait qu’on se décide. Comme Oscibi vient d’être agressé, ce sera de façon câblée que nous serons attaqués. Quand les gens ont commencé à se rassembler au niveau de la place de la Révolution, on a décidé de procéder par des blocages de rues dans le but d’alerter la population.

Parce que les gens ne savaient même pas qu’il y a un problème à Ouaga. Il y avait les réseaux sociaux mais combien de gens sont connectés ?

En plus, ils prenaient comme une rumeur pourtant, nous avions la vraie information. Nous avions donc enfin pris la décision de marcher en direction de la Présidence par étape. Certains sont allés bloqués les grands axes et moi je devais aller bloquer le rond-point de la Patte-d’oie pour créer des embouteillages afin d’expliquer aux gens la situation critique dans laquelle nous sommes.

Pendant ce temps, j’attendais Smockey et Me Kam qui étaient en train de bloquer les Nations unies et Kwame Nkrumah. Nous l’avons fait jusqu’à ce qu’il y ait vraiment du grabuge.

Je suis monté sur un véhicule, j’ai fait venir ma sono de chez moi, l’installer sur tricycle pour informer la population d’un éventuel coup d’Etat qui serait entrain de se tramer à l’horizon.

Quelques instants après une fine pluie s’est abattue et nous avons dû ranger la sono en attendant que les autres arrivent. Quelques instants après, nous avons fait un mouvement vers Petrofa Ouaga 2000.

Ça également créé la confusion dans la circulation et plus on avançait, le rang s’agrandissait et les gens ont commencé à s’énerver en disant que «Le RSP ça suffit maintenant ! ».

Après la station Petrofa, je me suis retrouvé avec mon groupe sur le virage de l’hôtel Laïco pour prendre la direction de la télévision BF1.

C’est après avoir dépassé l’hôtel Laïco au niveau de la salle des Banquets de Ouaga 2000, que j’ai vu un groupe de personnes en face de moi, entrain de courir en face de nous pour nous rejoindre.

Il y avait des munitions qui traversaient le ciel. J’ai donc interpellé mon équipe en lui disant que c’est vraiment un coup d’Etat. Dix-huit heures venaient de s’écouler et il commençait à faire nuit.

Quand ils ont commencé à tirer sur les gens, le seul réflexe que j’ai eu, c’était de me cacher derrière le grand panneau publicitaire situé au centre commercial de Ouaga 2000. Ils ont continué à tirer et il y a quelqu’un qui était dans la foule qui a crié que «c’est Sam’K Le Jah qui est caché là-bas ! Il faut l’attraper. J’ai bien entendu ces phrases mot à mot».

J’étais avec Augusta Palenfo, je lui ai suggéré de fuir car si on me prend, je ne connais pas la suite. J’ai donc commencé à courir à la Usein Bolt et ma chance, il y a un jeune qui s’est arrêté devant moi avec sa moto me sommant de monter en disant ceci «Grand frère, il faut monter ! ».

Dès que j’ai obtempéré, on est passé derrière Palace Hôtel au niveau du couloir. Il y avait des gens qui avaient semé du mil ou du maïs, bref, il y avait de la broussaille et les gens ont commencé à «rafaler».

Nous avons foncé dans ces broussailles têtes basses et traversé tous ces champs pour nous retrouver dans un endroit de fabrication de briques au bord du goudron.

Nous y sommes restés pendant un bon moment pour après rejoindre la station Total Ouaga 2000. Je suis arrivé au niveau du salon de Romeo pour leur dire «les gars, ils ont abattu des gens derrière moi ! ».

J’ai appelé Smockey et Me Kam pour avoir leur position. Ils m’ont dit qu’ils étaient vers l’ASECNA à la cité An 2. Je les ai informés que la situation s’est dégradée. Il fallait donc qu’on se mette à l’abri quelque part pour repenser la lutte.

Ils m’ont rejoint plus tard au niveau du rond-point de la Patte-d’oie. Les insurgés (NDLR : RSP) sont arrivés avec les grosses 4X4 et ils ont continué à canarder sur les manifestants.

Il y a plein de gens qui ont abandonné leur véhicule pour prendre la poudre d’escampette. Nous sommes donc tous montés dans un véhicule et nous avons fait cette réunion dans la voiture en circulant.

En ce moment, la situation était pourrie car on n’était pas préparé à ce scénario. Nous avons commencé donc à tourner dans Ouaga et nous avons rapidement ouvert un groupe de discussion sur facebook qui allait être notre QG pour donner des mots d’ordre à nos mouvements de part et d’autre.

Nous avons donc envoyé des messages d’application au cas où, ils suspendent Internet. Plus tard, j’ai appelé un petit frère afin qu’il me ramène à la maison. Dès que je suis rentré chez moi, il y a Roméo qui m’appelle me sommant de partir de chez moi car il y a un cargo qui se dirige chez moi. Ils ont demandé aux jeunes du quartier de leur indiquer mon domicile et le petit frère de Roméo a dit qu’il ne connaît pas chez moi.

C’est en ce moment que le RSP lui a asséné une crosse de fusil qui a cassé ses dents. C’est ainsi qu’il m’a dit de quitter le quartier. J’ai juste eu le temps de prendre mon ordinateur et l’enfiler dans mon sac et mes câbles de téléphone pour après dire à ma mère de quitter la cour.

Elle a commencé à paniquer et a fondu en larmes. Elle était inquiète de ma vie et… (Ndlr : Sam’K Le Jah fond en larmes en plein entretien)…ce n’est…pas simple…ma «vieille» a tellement souffert dans cette situation…Jusqu’aujourd’hui, elle a développé des problèmes de tension et ça ne va pas. Même ce matin, on m’a dit qu’elle était couchée car ça ne va pas…(Ndlr : silence de deuil pendant deux minutes tout en essuyant ses larmes à l’aide d’un mouchoir jetable. Nous avons tenté de lui faire une photo en ce moment. Il a refusé.)

Non, non ce n’est pas la peine c’est bon…Elle m’a dit qu’elle espère qu’on ne va pas me tuer. Je lui ai répondu que ça va aller. Il faut juste vous mettre à l’abri.

C’est ainsi qu’elle est rentrée chez les voisins avec mes frères et rapidement les jeunes du quartier sont sortis pour mettre des piquets dans le six mètres. J’ai eu le temps de filer chez un aîné qui est commissaire de police à la retraite.

Dès que je suis arrivé, il m’a dit : «mon fils, mets-toi à l’abri car je viens de recevoir des informations compromettantes affirmant que nous sommes recherchés». J’ai essayé d’appeler Smockey, Kam et les autres, ils m’ont dit qu’ils sont en lieu sûr et en sécurité.

Il fallait donc trouver un endroit pour dormir et évidement, je ne pouvais pas aller chez des connaissances. Car j’allais m’exposer et les exposer également.

Donc avec le petit en moto, on a tourné dans la ville jusqu’à 4h du matin car, on n’avait pas d’endroit où dormir.

On s’arrêtait par moments et on voyait des balles siffler de toutes parts. Nous avons changé de téléphone portable et de puces car j’étais convaincu qu’on était sur écoute.

Nous avons commencé à explorer d’autres stratégies. Car nous avons conclu que le RSP rentre dans les quartiers pour terroriser les gens donc il faut les empêcher de rentrer dans les quartiers.

Il fallait donc dresser des barrières sur les voies à tous les 100m. Ils ne pouvaient pas rouler et ils étaient obligés de descendre pour enlever les barrières.

Nos éléments étaient postés le long des six mètres avec un sifflet. Quand ils apercevaient un véhicule suspect qui s’approchait, ils sifflaient pour avertir les autres. Cela a très bien fonctionné car de Pissy à Gounghin en passant par Larlé, Tampouy, l’Echangeur de l’Est, Ouaga 2000 les gars ont bien bossé.

Plus tard, les insurgés (Ndlr : RSP) ont abandonné les 4X4 pour prendre les voitures banalisées. Il fallait donc faire attention à tous les véhicules et nous avons fouillé tous les véhicules et barricadé les frontières quand nous avons commencé à prendre la situation en main.

A un moment donné, nous avons retrouvé de l’enthousiasme et ceux qui ont failli faire échouer la mobilisation, c’était les médias surtout internationaux.

Ils ne parlaient pas de la lutte que les jeunes menaient sur le terrain. Le fait que les jeunes affrontaient le RSP, ça ne leur disait rien.

Ils présentaient Diendiéré comme le nouvel homme fort du Burkina. Quand j’ai été approché par ces médias, j’ai refusé de leur parler. Je leur ai demandé de changer de langage car Diendéré n’est pas un homme fort.

L’homme fort dans ce pays, c’est la jeunesse du Burkina.

On faisait des vidéos qu’on postait sur You tube également des posts sur facebook.

Nous étions déterminés. On n’avait pas d’armes, mais la détermination était notre leitmotiv.

Quand nous avons eu des informations qu’au sein du RSP, il y avait une division, tout a changé. Il y avait un groupe pro-Zida et un autre pour Diendéré.

Mais il y avait aussi des gens neutres. Un jeune RSP qui me connait bien, m’a passé un coup de fil me disant qu’il avait une information pour moi.

J’ai tout d’abord refusé de le recevoir et de l’écouter mais plus tard, comme il m’a affirmé sa bonne foi, on s’est rencontré. Il m’a affirmé qu’ils sont pris en otage car au début, on leur a dit que c’était pour des revendications personnelles.

Mais vers la fin, ils ont compris que c’était un leurre.

Car quand ils sortaient tirer sur les gens, au retour, on leur remettait de l’argent pour les encourager à ressortir.

Ils ont donc dit que ce n’est pas pour des revendications corporatrices mais pour autre chose. D’autres ont commencé à fuir et les premiers qui l’ont compris, ont pris leurs engins et ils ne sont plus repartis.

C’est en moment que les éléments qui sont restés avec Diendéré ont commencé à informer les autres qu’ils ne pouvaient plus sortir.

Nous savions qu’il fallait faire de la résistance et quels que soient les drogues, l’alcool que prenaient les militaires, ils allaient s’affaiblir. Nous, avons tenu pendant 72h afin qu’ils ralentissent leurs sorties car ils n’étaient plus nombreux à sortir.

Ceux qui sortaient, on les voyait boire gloutonnement des quantités de bouteilles de whisky dans la rue en tirant dans tous les sens. Nous, nous étions convaincu qu’ils allaient jeter l’éponge.

En plus, on savait que des jeunes officiers qui n’étaient pas d’accord avec la non réaction de la haute hiérarchie militaire face à la situation, avaient commencé à se mobiliser.

Nous avons tous compris que Diendéré allait véritablement vers sa chute. Nous avions demandé à tout le monde de s’abstenir de porter des T-shirt noirs car ceux qui les portaient étaient identifiés comme Balai citoyen.

Il y a plein de gens qui ont été abattus parce qu’ils portaient tout simplement des T-shirts noirs également ceux qui portaient ceux de Thomas Sankara.

Il y a des journalistes sur le plan local qui ont fait un gros travail. Ils ont pris de gros risques. C’est vrai qu’aujourd’hui, on peut en parler… Je n’étais pas sûr de fêter mes 44 ans. Parce que mon anniversaire c’est le 26 septembre.

Il y a eu le coup d’Etat 10 jours avant mon anniversaire. J’étais entrain de penser aux leaders comme Peter Touch, Lucky Dube qui sont mort à 43 voire 44 ans…Il fallait trouver des arguments psychologiques pour garder le courage et l’abnégation.

Nous avons commencé à nous organiser jusqu’à ce que Macky Sall et Yayi Boni viennent pour la médiation.

On s’était convenu de partir à l’hôtel Laïco pour la rencontre. Nous avons trouvé une voiture banalisée pour récupérer Smockey, Hervé Kam, moi et d’autres. Arrivé non loin de là, j’ai reçu une information attestant que les pro-Diendéré étaient campés dans une brousse non loin du Rond-point des Martyrs à Ouaga 2000.

Ils nous attendaient avec des machettes, hâches voire même des armes. Me Kam et les autres ne m’ont pas cru, ils m’ont devancé.

Quand j’ai garé non loin de BF1 avec le chauffeur, quelques minutes après, Maître Kam m’appelle qu’il y a des tirs du côté de Laïco.

Une 4X4 a commencé à me poursuivre et j’ai dit à mon chauffeur de foncer dans la cité Azimo en vitesse peu importent les dégâts des amortisseurs. Ils nous ont pourchassés dans le quartier que je connais bien sans succès.

Je suis revenu me cacher où j’avais l’habitude et Smockey est venu me rejoindre. Je lui ai demandé qu’on prenne une photo ensemble tout de suite car ça peut être la dernière (rire).

Bref il fallait trouver des moments pour se décompresser dans le rire et les blagues. Nous avons sorti notre «dernier» whisky que mon gars nous a offert pour le boire.

On ne sortait plus la journée, on attendait plutôt 2h ou 3h pour faire des cent pas. Malgré le couvre-feu, on maîtrisait bien notre quartier.

C’est ainsi que plus tard et petit à petit la situation a repris son cours normal.


SOURCE: http://wakatinfo.over-blog.com/2016/09/je-n-etais-pas-sur-de-feter-mes-44-ans-le-26-septembre-2015.html

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